« Infidélité : femmes et hommes sont-ils égaux dans l’adultère ? »

Écrit par Yasmine Guénard-Monin | Le 28.04.2022 à 03h11 Modifié le 28.04.2022 à 15h20

MAGAZINE NÉON

Les femmes ont de plus en plus de relations extraconjugales depuis cinquante ans, adoptant un comportement auparavant masculin. Mais femmes et hommes ne sont pas pour autant égaux dans l’infidélité.

Ce n’est pas un hasard si c’est la photo d’une femme, Eve tentée et tentatrice, qui se déploie sur la page d’accueil de Gleeden. Le site de rencontres extraconjugales joue sur l’idée que les femmes s’émanciperaient en trompant leur mari – et aguiche les hommes par la promesse qu’une myriade de ces femmes libérées et volages les attendent derrière leur écran. Mais qu’en est-il vraiment ? Assiste-t-on à un mouvement massif de libération des femmes hétérosexuelles, à mesure qu’elles passeraient du lit de leur conjoint à celui de leur amant ?

Difficile de quantifier ce qui est par principe caché. Rares sont les statisticiens qui pénètrent dans l’intimité des chambres d’hôtel et des garçonnières, et les seules estimations chiffrées récentes sur la sexualité clandestine des Français sont des sondages de l’Ifop, institut de sondages et d’études marketing. Déclaratifs, ceux-ci sont à prendre avec des pincettes (rien ne garantit que les participants n’enjolivent pas leur vie sexuelle). Et les questions n’étant pas posées exactement dans les mêmes termes d’une étude à l’autre, les comparer c’est un peu mélanger les choux et les carottes.

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Ils indiquent tout de même une tendance plausible : les femmes seraient de plus en plus infidèles à leur partenaire en France depuis les années 1970. 10 % en 1970, 37 % en 2019. C’est raccord avec la libéralisation de la sexualité féminine, liée notamment à l’accès à la contraception et à l’avortement. L’infidélité aurait connu une progression moins spectaculaire chez l’autre sexe, tentant 49 % des Français en 2016 contre 30 % en 1970. En 2012, la sociologue Charlotte Le Van observait plutôt une baisse de l’infidélité masculine. En tout cas, l’écart se resserre, il est même inférieur à l’écart salarial ! Faut-il y voir une bonne nouvelle pour l’égalité des genres, un “symbole de la conquête de l’indépendance sexuelle des femmes”, comme se réjouit l’Ifop dans son enquête de 2019 – commandée par Gleeden, qui a tout intérêt à promouvoir l’infidélité ? Pas si sûr.

L’infidélité masculine historiquement encouragée

“Ce n’est pas forcément une libération pour les femmes” : la sociologue Marie-Carmen Garcia est plus pessimiste. Pour son enquête Amours clandestines (Presses universitaires de Lyon, 2016 et 2021), elle a étudié les relations extraconjugales hétérosexuelles à travers les témoignages de dizaines d’infidèles. Et montré qu’il existe une asymétrie persistante entre hommes et femmes, au prix d’“une souffrance morale parfois abominable chez les femmes”.

Pour le comprendre, il faut remonter dans l’histoire. Les infidélités féminine et masculine sont depuis des siècles perçues différemment en France. Dans le Code pénal de 1810, une femme adultère encourait jusqu’à deux ans de prison (d’après un article abrogé en 1975). Mais un mari volage, seulement une amende, et encore s’il avait entretenu une concubine sous le toit familial ! L’infidélité masculine a longtemps été encouragée. “Dans la bourgeoisie, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les hommes prenaient officiellement maîtresse après que leur femme avait eu des enfants, car on considérait qu’une femme ne pouvait alors plus avoir beaucoup de relations sexuelles, du fait que la sexualité féminine était reliée à la maternité”, raconte Marie-Carmen Garcia. Même si le modèle du couple amoureux et exclusif s’est imposé par la suite, nous héritons ainsi de représentations qui font reposer la vie sentimentale et sexuelle de l’homme sur deux colonnes : son épouse (fidèle, bien sûr) et sa maîtresse (indigne d’une union légitime). La maman et la putain.

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“Aujourd’hui encore, la norme de l’exclusivité reste plus forte pour les femmes que pour les hommes”, déplore Marie-Carmen Garcia. Les femmes sont éduquées à “être la femme d’un seul homme”, si possible le prince charmant. Cela s’en ressent sur leur conception de la fidélité : en 2007, la dernière grande enquête sociologique quantitative sur le sujet constatait que les femmes étaient moins nombreuses que les hommes à dissocier sexe et sentiments, et que la proportion de celles qui y arrivaient augmentait plus lentement. Ce qui traduirait “la pérennité de l’injonction sociale à une inscription de la sexualité [des femmes] dans la vie conjugale”, interprètent les auteurs de l’enquête. Cette valorisation de l’exclusivité sexuelle comme affective des femmes a pour corollaire que l’infidélité féminine est encore aujourd’hui moins bien vue que les écarts masculins. Le sondage Ifop pour Gleeden de 2019 va dans le même sens : 77 % des Françaises interrogées jugent que leur entourage est plus choqué en cas d’infidélité féminine que masculine, ce qui montre qu’elles ont “intériorisé la norme selon laquelle les femmes risquent toujours plus de stigmatisation sociale que les hommes lorsqu’elles ont des relations en dehors du cadre conjugal”, d’après François Kraus, directeur de l’étude.

Des visions de l’infidélité qui divergent

On pourrait croire que les femmes ayant malgré tout sauté le pas et trompé leur mari jouissent d’une liberté chèrement conquise, au mépris du regard social accusateur. Mais l’on ne se défait pas si facilement de représentations profondément enracinées dans l’histoire et la culture. Celles-ci engendrent “un abîme entre les attentes et les visions que femmes et hommes ont de leur amour clandestin”, selon Marie-Carmen Garcia. Dans le cas de liaisons durables (on ne parle pas ici de coups d’un soir), “les femmes veulent une relation officielle”, voyant dans leur relation extraconjugale un préalable à une mise en couple. Tandis que, pour les hommes, “un amour caché n’est rien d’autre qu’un amour caché”. Ils s’accommoderaient plutôt bien d’avoir une conjointe et une maîtresse ! Il est courant que la femme, si elle n’était pas célibataire au départ, quitte son conjoint pour son amant… et se morfonde parfois des années en espérant, en vain, que celui-ci quitte sa partenaire.Les cas où un homme célibataire attend que sa maîtresse mariée quitte son époux sont rarissimes.

Au sein du couple clandestin, femme et homme ne sont donc pas sur un pied d’égalité. “La relation extraconjugale déroge à la valeur d’égalité dans le couple moderne, qui domine depuis les années 1970 dans les classes moyennes et supérieures”, analyse Marie-Carmen Garcia.C’est souvent l’homme qui dicte les modalités et le rythme de la relation : “Il décide quand les amants se voient, à quelle heure ils peuvent s’envoyer des SMS… Certains interdisent même à leur maîtresse de parler d’amour”, constate la sociologue. “Cette maîtrise crée du désir chez les femmes. La domination masculine est érotisée”. Le couple infidèle apparaît ainsi comme un espace de reproduction de l’inégalité des genres. Bref, au XIXe comme au XXIe siècles, mieux vaut être le héros de Bel-Ami que Madame Bovary (spoiler pour celles et ceux qui n’auraient pas été attentifs en cours de français : l’un obtient un poste de choix et un beau mariage pour récompense de ses adultères, l’autre, endettée et déçue par ses amants, se suicide à l’arsenic).

ARTICLE EN LIGNE :

https://www.neonmag.fr/infidelite-femmes-et-hommes-sont-ils-egaux-face-a-ladultere-558560.html

Entre la familia y el amor: tensiones de género entre los amantes/Between Family and Love: Gender Tensions between Lovers

  • Garcia, Marie-Carmen (2021). «Entre la familia y el amor: tensiones de género entre los amantes». Revista Española de Investigaciones Sociológicas, 175: 47-62.

El propósito de este artículo es mostrar las formas en las que la dominación masculina se expresa en relaciones amorosas clandestinas a largo plazo. Para ello, hemos realizado cincuenta y cinco entrevistas biográficas, de tres a seis horas de duración, en Francia. Dichas entrevistas se han grabado. Hemos seleccionado a personas que tienen o han tenido una relación extramatrimonial de más de dos años de forma regular. La investigación muestra que se trata de formas arcaicas de expresión de la dominación simbólica de los hombres, en particular a través de la apropiación sentimental de las mujeres en un contexto que escapa a las normas contemporáneas de igualdad de género y que, por el contrario, valora la virilidad tanto para las mujeres como para los hombres.

Castellano: http://reis.cis.es/REIS/jsp/REIS.jsp?opcion=ptePublicacion

Garcia, Marie-Carmen (2021). “Between Family and Love: Gender Tensions between Lovers”. Re-vista Española de Investigaciones Sociológicas, 175: 47-62.

The aim of this article is to show the ways in which male dominance is expressed in long-term clandestine love relationships. To this end, fifty-five biographical interviews were conducted and recorded in France. Each of them lasted between three and six hours.

People were selected who were having, or had previously had,
an extramarital affair for more than two years on a regular basis. This research shows that these relationships are archaic forms of expression of men’s symbolic domination, in particular through
the emotional appropriation of women in a context which escapes contemporary norms of gender equality and, on the contrary, values virility for both women and men.

English : http://reis.cis.es/REIS/PDF/REIS_175_03_ENG1623064989106.pdf